A L'AFFICHE : LA PIECE

En guise d'avant propos

Variations sur une énigme

A l’occasion d’une master class de piano dirigée par Horowitz, trois jeunes gens, à l’aube de leurs carrières, se lient d’amitié : Wertheimer, le narrateur et Glenn Gould, le célèbre pianiste canadien. Cette rencontre avec celui qui n’est pas encore la star internationale du piano mais qui en est déjà un génie absolu va profondément bouleverser l’existence des deux jeunes hommes. Tandis que le narrateur abandonne l’art musical, Wertheimer choisit de s'adonner absolument à l'art d'échouer dans lequel il a toutes les chances d'être le meilleur, de devenir « le naufragé ».

Thomas Bernhard a publié Le Naufragé en 1983, six ans avant sa mort. Il s’agit donc d’une de ses dernières œuvres où son génie littéraire arrivé à maturité s’épanouit et nous donne à entendre un extraordinaire monologue sur sa vision de la condition humaine, sur la grandeur et la misère de l’homme, dans une langue profondément musicale, aussi savamment travaillée qu’une partition de Jean-Sébastien Bach. En effet, ce monologue-fleuve se présente d’abord sous la forme de variations qui jaillissent d’une manière organique d’un seul thème – le suicide – à l’image de la musique de Bach qui, à partir de quelques mesures, parvient à composer une œuvre entière, ou comme, plus près de nous, Arnold Schoenberg qui imita le Maître de Leipzig et qui affirmait que l’art de ce dernier consistait « à tout créer à partir d’une seule chose ».
De même, Le Naufragé est une tragédie dont l’issue funeste nous est exposée d’emblée : au terme de son effondrement qui fut déclenché par l’écoute inopinée des Variations Goldberg de Bach interprétées par Glenn Gould, Wertheimer, alias le naufragé, se suicide. C’est ce fait tragique et irréductible qui va servir de thème de base à Bernhard pour composer ses « variations wertheimériennes ». Celles-ci doivent lui permettre de comprendre ce « suicide mûrement réfléchi » qui n’est « nullement un acte spontané de désespoir ».
« Un livre doit être comme une grille de mots croisés. Et puis arrive la solution de l’énigme ». La tragédie du Naufragé dont nous avons choisi de proposer une adaptation théâtrale se présente, de fait, comme une enquête, une investigation, et n’échappe donc pas à cette conception qu’a Thomas Bernhard de ses œuvres : elles ne sont pas écrites pour être contemplées passivement, comme de purs produits de l’art pour l’art, mais pour procurer du sens, pour éclaircir un mystère ; la référence permanente aux Variations Goldberg de Bach interprétées par Glenn Gould n’est pas dans Le Naufragé fortuite, mais un véritable choix de Bernhard qui en fin connaisseur de la musique et en mélomane averti, empruntant à la musique l’art de la variation et du contrepoint, tend à retrouver au moyen de ceux-ci un sens caché, perdu : celui du suicide et du destin du Naufragé.

« Wertheimer aurait bien voulu être Glenn Gould, aurait bien voulu être Horowitz, aurait sans doute aussi voulu être Gustav Malher ou Alban Berg. Wertheimer n'était pas en mesure de se voir lui-même comme quelqu'un d'unique, chose que chacun peut et doit se permettre s'il ne veut pas désespérer; quel que soit l'homme, il est unique, et du coup, je suis sauvé . ».

 

 



Thomas BERNHARD
L'auteur